Les différents travaux présentés dans cette section relèvent des multiples expérimentations indispensables à des projets architecturaux novateurs, allant de la conception de dispositifs techniques à l’interview de spécialistes, en passant par la théorisation écrite des espaces construits.


ÉCOSYSTÈMES

Coefficient d’Occupation de la Biodiversité

Une réglementation ?

COBlogoConçu à l’occasion de la consultation « Réinventer Paris », l’aménagement de la parcelle du 183 rue Ordener est un projet manifeste qui teste les limites de la proximité entre l’homme et la nature en milieu urbain.
Alors que Paris possède un patrimoine écologique très riche, on constate une certaine irrégularité dans sa répartition géographique. Le 18e arrondissement fait partie des six arrondissements les moins végétalisés, les mêmes qui accueillent également la plus importante densité de population de la capitale. De plus, cet arrondissement présente un grand nombre d’espaces verts ne totalisant que 3 % de son territoire. Un effet de « persillage » caractérise ainsi ce quartier, dans lequel la végétation se retrouve morcelée, comme compressée par le bâti.

Sur cette étroite parcelle, le projet prévoit la construction d’une vingtaine de logements et d’une crèche. Un mur pignon haut de 28 mètres borde le site. Son inconstructibilité constitue une forte contrainte dans l’aménagement. Pourtant cette surface est en réalité une opportunité, permettant une réflexion sur le devenir de ces lieux urbains délaissés.
Ici, le mur se transforme en un support vivant qui accompagne le riverain tout au long de son cheminement vers le cœur d’îlot. Des escaliers donnent accès à des passerelles et terrasses plantées qui s’accrochent à ce mur pignon comme autant d’« étagères » végétales. Le jardin ainsi créé est un paysage suspendu et accessible à plusieurs étages au-dessus du sol. Le mur pignon est habillé par une structure qui accueille la biodiversité à travers une série de terrasses plantées et un réseau tridimensionnel, démultipliant les surfaces colonisables par la végétation et le vivant.

COBlogo2S’appuyant sur le principe des continuités écologiques à l’échelle territoriale, le projet est envisagé comme une expérimentation, qui pourrait se décliner en paradigme sur une multitude de sites. À l’image d’une fractale, sa mise en place implique une réflexion à différentes échelles : celles de l’habitant, de l’îlot, de la ville… Pour appuyer une démarche prospective, nous avons proposé, lors de ce concours, la mise en place d’un nouvel outil réglementaire permettant à la Ville de mesurer la densité de biodiversité présente sur une parcelle. À l’image du coefficient d’occupation des sols (COS) aujourd’hui disparu, on établirait, par un calcul simple, un rapport entre la surface végétalisée et la surface de la parcelle. Le rapport serait de 1 lorsque la parcelle est totalement végétalisée (au sol) et diminuerait lorsque la surface bâtie augmente. En revanche, sur une parcelle densément construite, ce coefficient pourrait augmenter à nouveau, le calcul prenant en compte tous les types de surfaces « végétalisables » (murs, toitures, terrasses…). Ce dispositif permettrait d’intégrer les espaces délaissés à une réflexion globale d’innovation sur la végétalisation du bâti. Associé à un plan local d’urbanisme, le coefficient d’occupation de la biodiversité (ou COB) s’adapterait en fonction des quartiers carencés en espaces verts. Un rééquilibrage naturel pourrait alors se mettre en place, modifiant le paysage de la ville mais aussi notre regard sur cette nouvelle densité. ■

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Un mur habité pour le Groupe Scolaire de la Biodiversité

Blocs de béton préfabriqués

La conception d’un mur de blocs de béton « colonisable », dans le cadre du projet de groupe scolaire à Boulogne a donné lieu à un profond travail d’expérimentation. Aujourd’hui, le mur conçu en partenariat avec le bureau d’étude en écologie Biodiversita prend vie, et accueille déjà la faune et la flore.
L’« écorce » du projet de Boulogne, que forme le mur habité, est constituée de blocs de béton préfabriqués. Empilés en quinconce, ils fractionnent le mur en milliers d’arêtes, de brèches, de surplombs, d’anfractuosités… Cette disposition multiplie les orientations et les situations, favorisant la colonisation par les différentes espèces attendues sur le site. Les blocs ont deux textures différentes. La face visible est d’aspect lisse, poli, elle réfléchit la lumière. Les autres faces sont sablées et font apparaître les granulats irréguliers du béton, fabriquant ainsi une paroi de concrétions, rugueuse et accidentée. Démultipliant les surfaces d’échange avec le milieu extérieur, des cannelures en faces supérieure et latérales canalisent l’eau et offrent un terrain favorable au développement de la végétation, tout en évitant au maximum le ruissellement sur la face visible.

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L’univers du bâti s’est très souvent vu opposé à celui du végétal. Au cours des différentes périodes de densification des villes, la composition des espaces verts, leur symbolique, mais aussi leurs rôles ont largement évolué. Du tableau naturaliste au jardin romantique, la plupart des conceptions urbaines des espaces verts ont en commun la distinction claire de deux mondes : la pierre d’un côté, le vivant de l’autre.

Plus de la moitié de la population mondiale vit aujourd’hui dans les villes – ce chiffre pourrait atteindre les deux tiers d’ici 2050. La densification des zones urbaines et leurs extensions périphériques modifient fortement les paysages et les modes de vie. Les espaces végétalisés sont pensés comme des éléments incontournables de l’urbain, maintenant une présence forte de la nature dans un milieu construit par l’hom¬me. Ils permettent ainsi aux villes denses de conserver une qualité de vie.

Pensée comme un vaste milieu vivant, la ville contemporaine pourrait ainsi proposer une fusion de ses composants classiquement séparés que sont le végétal et le bâti. Les superpositions et l’interaction de ces deux éléments peuvent être génératrices de nouvelles intensités urbaines, où le construit est à la fois abri pour l’homme et support d’un monde vivant, dès la conception. Outre l’intérêt environnemental, ce rapprochement nous stimule en tant que système car il permet de créer des milieux favorisant les échanges sociaux autour de la nature et de la biodiversité. C’est aussi pour nous un nouvel outil de fabrication du projet qui fait évoluer la conception des éléments architecturaux fondateurs, tels que la toiture ou la façade qui, par leur fonction supplémentaire, deviennent générateurs d’une nouvelle expressivité.

Groupe scolaire à Boulogne

Boulogne BD2Plus que tout autre équipement, une école est l’occasion de repenser la synergie entre les notions de poésie, d’éducation et de nature en utilisant des modes plastiques et spatiaux qui favorisent l’interaction entre le milieu naturel et un programme destiné à l’enfance. Située dans une ZAC dense à Boulogne-Billancourt sur les anciens terrains Renault, l’école des Sciences et de la Biodiversité traduit ces enjeux très spécifiques. Tout d’abord, l’accent est mis sur la fluidité des liaisons à la fois entre pleins et vides et entre différents niveaux topographiques. Les cours de récréation croisées proposent des espaces extérieurs qui se répondent et permettent des points de vue variés. Le rythme et la qualité des vues, les communications entre espaces intérieurs et extérieurs constituent un environnement fertile pour les jeunes usagers : l’école est à la fois maison, ville et paysage. Depuis la cour haute, un chemin souple et confortable permet de grimper jusqu’à la toiture végétalisée, conçue pour accueillir une réserve naturelle à 12 mètres du sol. Les accès y sont restreints afin de préserver un équilibre écologique nécessaire à l’évolution de la biodiversité.
Des blocs de béton préfabriqués forment une croûte épaisse et accidentée sur l’ensemble du bâtiment, qui augmente la probabilité d’un développement spontané. Les aspérités favorisent l’accroche de la végétation ; des creux et des replis sont plus spécifiquement destinés aux animaux. À travers sa fonction de support, l’édifice offre une enveloppe évolutive et vivante, avec l’incertitude d’une nature qui ne s’installe pas forcément là où on l’attend… Le temps devient ici une composante à part entière de l’architecture, détaché des contraintes de calendrier et de livraisons. Dans ce projet, la biodiversité est traitée comme un programme en soi, au même titre que l’école. Tel un écosystème, l’équipement devient le milieu dans lequel fusionnent ces deux mondes. La volonté d’aboutir à un ensemble homogène a conduit à travailler la continuité entre le végétal et l’humain en créant un organisme expérimental qui évolue aussi en un outil pédagogique.

Ternes

À une autre échelle, toujours dans la cadre de la consultation « Réinventer Paris », le projet de couverture du périphérique accueillant un ilot mixte porte des Ternes est conçu comme un îlot dynamique qui invite à des modes de cohabitation inédits. Il est à la fois un sol nouvellement crée (franchissement du périphérique), une expérience botanique (agriculture urbaine) et un projet pédagogico-social (rapprochement de plusieurs populations autour d’activités). L’opération raccorde deux rives, Paris et Neuilly, en couvrant le périphérique avec un « paysage-pont ». Cet ouvrage, autonome dans sa structure, accueille des bâtiments de logements et de bureaux en structure légère, modifiables dans le temps. Un tel choix permet d’accompagner le renouvellement naturel de la ville selon l’évolution des besoins, des programmes, des usages. Les toitures plantées, reliées par trois passerelles, accueillent des potagers et un champ de thé qui donnera naissance au premier grand cru parisien transformé et vendu sur place. L’école horticole située au rez-de-chaussée propose des formations à tous les riverains, notamment aux habitants de l’îlot qui aménagent et entretiennent eux-mêmes leur terrasse plantée.

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Entretien avec Aurélien Huguet, écologue

La rencontre avec Aurélien Huguet s’est faite à l’occasion du projet de groupe scolaire à Boulogne. A l’époque, Biodiversita¹, établit le programme d’une toiture plantée et d’un mur habité. A partir de ces prescriptions nous avons développé le mur de blocs béton et de sa géométrie très particulière. Au travers de nombreux échanges, nous avons affiné ensemble les conditions d’accueil pour la faune et la flore sur la toiture et sur le mur.
[¹] bureau d’étude en écologie appliquée fondé par Aurélien Huguet et Florent Yvert.

1Chartier Dalix : Dans les réflexions que l’on mène à l’agence, sur la peau des bâtiments et leur fonctionnement, on aime bien le terme de surface d’échange. Le mur de Boulogne est conçu comme une surface d’échange, entre le haut et le bas, et dans sa profondeur, dans sa participation à la fabrication d’un milieu…
Aurélien Huguet : oui on pourrait comparer ça aux microvillosités dans l’intestin : on augmente considérablement les surfaces d’échange possible… et si on parle de milieu, ce qui fonctionne bien avec votre mur de blocs c’est qu’il permet:
- de multiplier les conditions géométriques (chaos, corniches, accidents),
- de multiplier les possibilités de colonisation (grâce au développement des blocs sur la totalité de la façade qui permet à la surface utile de s’accumuler),
- de varier les expositions des blocs, et donc des nichoirs, sur une même façade
- de proposer des surfaces rugueuses pour accrocher la matière qui viendrait du toit,
- d’envisager une mise en réseau de ces surfaces pour le chemin de l’eau (les rainurages ou cannelures),
- de fabriquer un gradient de profondeur, des milieux tampons (grâce aux zones superposées et enfouies) pour élargir encore le champ des possibles.

On réunit les conditions de colonisation d’une végétation typique des vieux murs. Pour qu’elle s’installe, il va falloir attendre que des micro-sols se forment (cela peut prendre 5, 10, 20 ans). La création de micro-sols typiques de la végétalisation des vieux murs vient avec le temps. Il s’agit d’une accumulation de terre, de poussières, de micro-particules apportées par le vent, par les oiseaux : c’est cette « matrice » de base qui permet la colonisation. Ce qui va s’installer à terme sera un milieu vivant spécifiquement adapté à ces conditions extrêmes.

CD : En travaillant ensemble, on a réfléchi sur la profondeur et la superposition des éléments pour favoriser une biodiversité cryptique.
AH : Cryptique ça veut dire qui n’est pas visible, qui est caché, c’est tout ce qu’on ne voit pas à l’œil nu mais qui va rendre possible la suite. Le fait d’avoir travaillé en épaisseur et pas uniquement en surface permettra le développement de micro-milieux différents de ceux de la surface de la paroi. Différents d’une part au niveau des épaisseurs de ces micro-sols qui s’accumulent dans le temps (il y a beaucoup plus de types de sols possibles entre les blocs que dans les anfractuosités à l’air libre avec potentiellement des espèces différentes qui peuvent s’y installer), et parce que cela fabrique des milieux-tampons moins sujets au stress et aux conditions atmosphériques : le fait qu’ils soient plus profonds créé des conditions plus stables que les milieux qui sont en superficie, un peu comme on différencie des sols profonds et des sols superficiels, mais à une échelle beaucoup plus fine, celle du micro-sol et du micro-milieu. C’est sûrement sur ces milieux-là qu’on aura les premières colonisations spontanées importantes.

CD : Aujourd’hui on s’aperçoit que le pari qu’on a fait sur le mur habité est sur le point d’être gagné au niveau de l’occupation de la faune : on a observé ensemble l’autre jour une mésange sortir d’un bloc sur la façade sud au-dessus de l’entrée du gymnase…
AH : c’est un bon signe ! Elle va montrer la voie aux autres ! Quand on a réfléchi à l’implantation des nichoirs, on a travaillé bloc par bloc pour envisager toutes les situations possibles : on a multiplié les propositions d’orientation, d’exposition, varié les altimétries selon les espèces, mais aussi défini les positions et volumes de loges ainsi que la taille et disposition de sorties en fonction des espèces cibles. Cette mésange charbonnière occupe un nichoir qui lui était destiné. Ce système permet aussi d’offrir des surplombs et des corniches qui sont parfaits pour les hirondelles. On pourra peut-être observer des pipistrelles ou des oreillards qui chassent dans le parc du Trapèze ou le long de la Seine, et qui passent par ici… Au départ ce que j’avais demandé c’était que soient prévues des fissures, des entailles dans le matériau de façade et vous avez proposé un système qui introduisait la notion d’interstice dans sa composition et sa construction même : l’assemblage de blocs permettait de généraliser le principe de fissure et surtout de les prévoir bien plus nombreuses, diversement orientées.

CD : tu évoques le travail bloc par bloc que l’on a fait mais au final, on a quand même travaillé avec un préfabricateur qui a réussi à intégrer la fabrication des blocs dans un schéma et un rythme de fabrication industriel….
AH : Le positionnement sur le bâtiment s’est fait à la main mais vous avez réussi à faire en sorte que cela soit possible en termes de coûts et de temps de chantier. C’est d’autant plus intéressant que cela devient une réponse possible : on va voir comment cela évolue dans le temps mais si ça marche, cela devient un modèle exportable.

CD : Est-ce que tu penses que pour ce type d’expérimentation, ce type de paroi à coloniser, le béton est un matériau qui a du sens?
AH : Je pense que c’est bien pour tout ce qui est interstices, pour tout ce qui est flore à terme, pour le vieux mur. Le béton a cette faculté de vieillir tout en restant stable dans ses propriétés. Il s’érode juste en surface comme la pierre, ce qui permet après une longue maturation d’accueillir la végétation… Que ce soit animal ou végétal on a visé des espèces de paroi qui vont s’installer dans des anfractuosités rocheuses. Donc qui sont adaptées à ce matériau.

CD : Le processus de colonisation commence par des algues, des mousses, des traînées vertes… On en est à un stade où les blocs verdissent, se salissent, notamment au nord et à l’ouest… Pour le public, ce qui est problématique, c’est d’accepter qu’un bâtiment vieillisse, se micro-dégrade, qu’il apparaisse sale, non entretenu…
AH : C’est très bien, c’est l’état premier… Il faut accompagner le public en expliquant que ce n’est pas une dégradation mais une maturation. C’est la peau du bâtiment qui va mûrir, qui va arriver à maturité par cette transformation qui s’accompagne d’une colonisation par le vivant.

CD : Si le mur nécessite du temps, la toiture elle, est devenue en très peu de temps le boisement que l’on avait espéré. Avec plus d’1m de terre, on a aujourd’hui une véritable forêt en hauteur… Les épaisseurs moindres sur l’ourlet et la prairie (50 cm) permettent de maintenir l’équilibre souhaité, la stratification. Il semble qu’une telle composition hors sol n’ait pas vraiment d’équivalent dans les constructions existantes.
AH : Cette composition-là, on ne l’a jusqu’ici testée qu’en pleine terre. Mais c’est une composition tout à fait caractéristique de nos régions : l’ourlet forestier, c’est le passage entre la forêt et la prairie et elle se compose souvent des fruticées de recolonisation forestière. Un des enjeux était de proposer des lisières, ces fameux écotones, c’est à dire les endroits de transition entre différents milieux qui sont bien souvent les plus riches, là où vont se passer la plupart des échanges… C’est ça que l’on a reproduit sur le toit : une lisière entre un espace prairial et un espace boisé. C’est l’association de ces trois strates qui crée la lisière, ce mouvement ascendant de la végétation rase vers la végétation boisée avec un gradient.

CD : A la livraison du bâtiment on a tous été assez surpris par la densité autour. Est-ce que cela peut être un problème pour la colonisation ? Est-ce que c’est compatible selon toi d’avoir un milieu « sauvage » avec des immeubles tout autour à une distance de 6m ?
AH : C’est possible de voir un milieu se développer dans cette densité… Ce qui peut faciliter les choses dans ce genre de situation c’est d’avoir un maximum de milieux en réseau. Quand on parle de continuité écologique on parle de 2 types de continuité : il y a la continuité physique qui est quasiment impossible à maintenir dans une ville dense. C’est celle qu’on essaye de préserver dans le péri-urbain par le biais des trames vertes et bleues, par la sanctuarisation de certaines parcelles stratégiques qui contribuent à maintenir une continuité dans le tissu, par la création des passages à faune, des ponts verts au-dessus des autoroutes… Mais dans notre cas on parle de « pas japonais » : entre les milieux de la Seine, le parc du Trapèze, et plus loin Clamart, Meudon, Viroflay… l’idée c’est d’avoir une halte possible à cet endroit-là. C’est une oasis dans un désert. On a un site qui est urbain, qui est quasiment stérile, et d’un seul coup il y a un endroit qui, à terme, devient accueillant. Evidemment c’est moins facile de le coloniser mais une fois qu’il l’est c’est d’autant plus précieux.

CD : Pour toi la densité urbaine n’est donc pas un obstacle à la présence de biodiversité ?
AH : Entendons-nous bien : cela dépend des espèces. Pour les espèces à déplacement terrestre c’est un obstacle. Pour tout ce qui vole cela n’empêchera pas la colonisation. La question va se poser plutôt sur la hauteur que l’on rend accessible. On sait que toutes les espèces du sol peuvent coloniser plus ou moins directement jusqu’au niveau R+4 (papillons, coléoptères…). Après, plus on monte, plus c’est compliqué. Un bourdon ne peut pas aller butiner sur le toit d’une tour… A Boulogne, le bâtiment est une colline ; il y a une communication possible entre les niveaux grâce à ces rampes que vous avez imaginées, qui viennent chercher les parties basses, et aussi grâce au mur. Si on arrive à rétablir une connexion, à créer un chemin vert, une continuité entre le sol et la hauteur, alors on peut envisager beaucoup de choses. Ce n’est pas tant la densité que l’altimétrie et les solutions de continuité qui sont les vraies questions à se poser quand on cherche à recréer un milieu colonisable.

CD : La disparition des espèces est corrélée depuis 30 ou 40 ans avec un mode de construction qui est hostile à l’implantation de la biodiversité. Quelles seraient selon toi les données à respecter pour retrouver des conditions d’accueil favorables?
AH : Sachant que chaque projet nécessite une réflexion liée à son contexte, sa morphologie et son programme, les quelques données qu’on peut réunir sont celles-ci :
- tenir compte de la hauteur
- choisir des espèces indigènes (pour favoriser la survivance de la nature ordinaire par rapport aux espèces exotiques)
- travailler la composition des sols (pas de terre végétale en vrac),
- définir un mode de gestion et associer les gestionnaires dès la conception,
- réfléchir à la peau du bâtiment afin d’obtenir des épaisseurs, des accidents, et en privilégiant des matériaux « accueillants » : avec du bois on peut travailler sur des nichoirs, avec le béton on peut envisager une végétalisation. En revanche, le métal et le verre offrent beaucoup moins de possibilités de colonisation.
Dans tous les cas, la tolérance des usagers est une question importante à se poser à chaque fois qu’on parle de biodiversité : jusqu’où sommes-nous capables d’accepter ce côtoiement ? Il y a là aussi une question de culture et d’éducation.

CD : Aujourd’hui la tendance est à la végétalisation de l’architecture et de la ville. La nature colonise les toits, les façades… tous les appels à projet évoquent l’implantation de la biodiversité : qu’est-ce qui est à l’œuvre derrière toutes ces convergences d’intérêt vers la biodiversité en ville ?
AH : Au fond l’intérêt de la biodiversité en ville se joue sur 2 plans : l’un pour la biodiversité, l’autre pour le citadin.
La nature ordinaire disparaît dans la ville aujourd’hui alors qu’elle était présente dans la ville d’hier. Il y avait des friches et des petites parcelles agricoles partout autour de Paris il y a quelques décennies. Aujourd’hui, nous sommes séparés des premiers « petits coins de nature » par les zones industrielles, les échangeurs routiers, les plaines agricoles stériles… Or, nous avons tous envie de pouvoir observer un oiseau, de le montrer à nos enfants autrement qu’à la télé et de se l’approprier : « c’est mon papillon », « c’est mon rouge-gorge » (celui que je vois tous les jours)… Le fait de pouvoir observer la nature depuis chez soi et dans les lieux familiers génère aussi des vocations à terme : on aime et on protège ce qu’on connaît. Pour un petit citadin, c’est l’occasion de voir le vivant évoluer, les saisons se succéder.

CD : ça c’est pour le citadin… et pour la biodiversité?

AH : Le fait de travailler en ville permet de ne plus considérer le milieu urbain comme un milieu stérile mais de faire en sorte de recréer des trames, des continuités. Il y a souvent plus d’espèces indigènes en ville que dans une grande plaine d’agriculture intensive sans haie : il existe des déserts biologiques végétaux. A l’inverse, on a plus d’une centaine d’espèces d’oiseaux dans Paris intra-muros parce qu’il y a des vieux parcs : le Père-Lachaise, les Buttes-Chaumont, toute une biodiversité « urbaine » qui est présente aussi sur les bâtiments… Des études suisses ont permis d’inventorier 300 espèces de coléoptères sur les toits végétalisés des bâtiments. C’est là qu’on construit et c’est là qu’on vit, c’est là que se font les projets : donc prenons les moyens là où ils sont, et participons au maintien de la nature ordinaire avant qu’elle disparaisse.
En une quarantaine d’années, j’ai pu assister à une dégradation, un appauvrissement et une banalisation de la biodiversité commune : cela est dû autant aux politiques publiques d’aménagement qu’aux comportements individuels. Par manque de culture, par manque d’intérêt… Aujourd’hui le regard a changé, on est passé de l’époque où l’on cherchait à se protéger de la nature à celle où l’on cherche à protéger la nature. Et il y a de nombreuses choses à faire, la question des échelles de temps et de résilience n’est pas celle de problèmes globaux comme le réchauffement climatique : les petits gestes de chacun peuvent se traduire très rapidement par des résultats concrets… dès le printemps prochain, les enfants de Boulogne verront des mésanges charbonnières nicher dans les murs de leur école. ■


LISIÈRES

Périphérique intérieur

Texte écrit par Aurélien Bellanger, écrivain, pour le Supplément AMC – n°253, Portrait d’agence, septembre 2016, en lien avec le foyer de jeunes travailleurs de la Porte des Lilas, à Paris.

L’anomalie s’est produite au début de l’été 2016.
J’étais allé courir, ce jour là, dans la direction des Mercuriales, les Twin Towers de l’est-parisien, qui sont exactement dans l’axe de ma rue. Je les ai perdues assez vite, les grandes perspectives étant intenables à Paris. Plus j’avançais vers l’est, plus les obstacles se multipliaient même devant moi : le canal Saint-Martin, l’hôpital Saint-Louis, la montée de Belleville et la place des fêtes, rassurante comme une vue axonométrique d’une utopie corbuséenne, mais un peu excentrée par rapport à l’axe que j’essayais de définir. J’étais, en pivotant d’un quart de tour et en exagérant un peu — mais souffrant moi aussi de la chaleur et des premiers symptômes d’un épuisement possible — dans la situation d’un géomètre à la recherche du méridien de Paris dans la jungle africaine.
J’ai fini par retrouver les deux tours, qui sont apparues soudain en face de moi derrière le filet métallique d’un terrain de sport, au-dessus d’une pelouse recouverte d’un nombre anormal de pâquerettes.
J’ai continué à avancer vers elles. Les immeubles avaient rétréci et je descendais peu à peu dans un paysage que je ne connaissais pas, comme si j’avais atteint déjà l’autre versant de la colline qui domine l’Est de Paris. Les constructions s’accordaient mal entre elles, tout était un peu disparate ; le ciel pendait, au-dessus des parcelles vides et des friches industrielles, beaucoup plus bas qu’à Paris.
J’étais passé en banlieue sans m’en apercevoir.
C’était la premières fois que je franchissais le périphérique de façon inconsciente. Cela avait dû être au moment où j’avais traversé le parc.
Le périphérique, comme rite de passage et comme emblème de la ville moderne, était ici désactivé.
Je l’avais franchi des dizaines et des dizaines de fois, avec des succès inégaux, par la route, par des passerelles piétonnes, par les souterrains de la Porte Maillot, entre les pavillons du parc des expositions de la porte de Versailles ou par les sentes que creusent, sur le talus qui le borde, le peuple de chasseur-cueilleur qui vit dans la proximité immédiate du monstre rugissant ; j’avais un peu couru sur ces chemins minés par les enjoliveurs craquants et les bouteilles vides, dans cette frange dégradée du monde industriel livrée aux grivèleries de ce peuple fantôme, mais même là, dans la ville réduite à une jungle compacte, presque entièrement dissoute, comme une canette rouillée, et ramenée à la forme coupante d’une hyperbole aux limites inconnues, j’avais toujours fini par déboucher devant l’obstacle inépuisable, et je n’avais jamais manqué de le saluer, comme on peut se signer à l’entrée d’une église, ou invoquer, face à la mer ou à l’orée d’une forêt, la protection d’une ancienne légende.
foyer-lilasFaire disparaître le périphérique : la chose a tenu longtemps du graal urbanistique, comme si le périphérique ne pouvait exister que sur un mode binaire,on-off, et que Paris, après un demi-siècle de services rendus, devait en être soudain débarrassé. C’est à peu près toujours ainsi que Paris a grandi — éclos — par annexion de ses enceintes successives.
Mais le périphérique n’est pas, jusque dans son nom et ses modalités d’usage — c’est un boulevard urbain et la règle de priorité, sur ses voies d’accélération, n’est pas celle d’une autoroute — un nouveau mur d’enceinte. C’est une rue de Paris. Une rue de Paris, à la sinuosité tout juste un plus marqué que les autres. Une rue de Paris avec la ville des deux côtés.
J’aurai dû avoir alors la nostalgie du périphérique. L’enceinte, comme toutes celles qui l’avaient précédée, était tombée à son tour. Le filet métallique d’un terrain de sport et la pelouse anormalement fleurie avaient été, sans même que je m’en aperçoive, les tombeaux un peu mesquin de sa monumentalité défunte.
J’aurais dû rêver d’un enterrement plus solennel, et du réemploi, à usage funéraire, des techniques éprouvée de l’imagerie romantique, de sa transformation progressive en ruine orgueilleuse, comme celles qui figurent dans les fonds de tableau de Poussin. La Modernité fait après tout figure, en ce début de troisième millénaire, d’âge d’or un peu ancien, à moitié héroïque, à moitié ridicule : c’est une Antiquité nouvelle, pleine de monuments grandioses et incompréhensibles. On pourrait ainsi conserver les sections les plus monumentales du périphérique, les échangeurs aériens de la porte de Bagnolet au pied des Mercuriales ou celui de la Chapelle au Nord, comme deux grandes structures arachnéennes que le siècle de la vitesse aurait laissé au cœur de la métropole — deux sculptures insensées et sublimes qu’on apprendra à aimer, comme on a fini par préférer, aux rosaces et aux portails sculptés de de Notre-Dame, les éléments architectoniques que ses architectes avaient préféré rejeter en périphérie.
Mon expérience passée du périphérique plaide en partie pour quelque chose de ce genre, d’un peu cérémonieux, mais de fidèle au sentiment qu’il m’avait toujours inspiré
Je me souviens de l’impression terrible que me faisaient, enfant, les quatre anges de cuivre, verdâtres et dégoulinant, qui signalaient l’arrivée sur le dangereux anneau. Je me souviens du passage sous les arcades en porte-à-faux du Parc des Princes. Je me souviens de la baleine de Bercy et, au loin, de la majestueuse enseigne rotative de la tour Pleyel. J’ai du tourner ainsi plusieurs centaines de fois. J’ignorais le plus souvent où nous étions, et si nous roulions avec Paris à notre droite ou à notre gauche. La ville s’ouvrait en deux comme une fermeture éclair — un rift automobile.
J’avais alors souvent frôlé ici la révélation religieuse.
Mais cela tenait sans doute moins au périphérique même — un mélange d’urgence vital et de danger permanent, la couleur bleu des secours et l’orangé charnel des lampes à sodium — qu’à sa fonction, justement, de révélateur.
Je faisais toujours le même rêve, enfant, au retour de ces voyages à travers la métropole : j’étais dans un paysage naturel grandiose, peut-être le grand canyon, mais il servait de hall d’exposition au salon de la civilisation humaine — il était entièrement rempli d’objets manufacturés. C’était, si l’on veut, le monde de Wall-E, mais sans aucun sentiment de ravage.
Le périphérique agissait alors, je crois, moins comme une frontière que comme un générateur de ville. C’était la grande perspective qui manquait à Paris et qui, au lieu de décrire une frustrante asymptote, plongeait sans fin jusque dans le coeur de la métropole — Paris épandu partout alentour comme une substance liquide, fluorescente et ubiquiste, qui remontait des murs antibruits du périphérique jusqu’aux grands panneaux bleues de ses portes mobiles.
C’est peut-être ici, moins sur les bords de la ville, depuis longtemps dissous dans le grésillement végétal du monde pavillonnaire, que sur ces crêtes, bruyantes et dangereuses, que se joue l’architecture du XXI e siècle. La ville est devenue son propre terrain vague, un lot de parcelles à construire — mais de parcelles viabilisées à l’extrême. Les écosystèmes humains, enchevêtrés et pris dans des rapports de codépendance de plus en plus serrés, ont atteint une densité presque minérale — celle du calcaire primitif, de la pierre de Paris d’où ont été jadis extrapolés les premières formes de la ville, et dont il appartient, aujourd’hui, aux architectes d’effectuer la taille, en y réimplantant les vides susceptibles de laisser passer, à travers son bruit blanc, des signaux esthétiques audibles. ■

Boat for People

Texte de Sébastien Marot et photographies de Myr Muratet pour l’ouvrage Calme bloc dédié au foyer de jeunes travailleurs de la Porte des Lilas, à Paris. L’écrivain saisit les courants sous-jascents de cette réalité construite, et le photographe, ayant résidé quelques semaines sur place, se positionne en témoin de l’appropriation des lieux par ses habitants.

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Dans l’Égypte des objets, des dalles et des infrastructures d’une porte de l’Est parisien, saignée par le périph, l’édifice se signale d’abord par son style et sa texture. Comme si exister, même à la marge, dans ce concert de machines plus ou moins célibataires (un multiplex, un cirque, d’autres trucs), réclamait d’adopter l’aspect minéral, brut et monolithique d’une météorite. Même si le bâtiment s’ajuste dans le parcellaire mutant d’une frange urbaine, encore défini par une rue, et par l’étiage ou le gabarit, sinon le tissu, d’une collection d’opérations récentes ou déjà vieilles (un immeuble HLM des années 1950, un orphelinat contemporain…), il est fiché comme un coin, telle une figure de proue, dans la bataille navale (ou la partie d’échec) qui se joue au-dessus du boulevard périphérique. Clairement, son ambition est de se tenir (d’un bloc si l’îlot bat de l’aile), et de participer à la poursuite éventuelle d’un tissu possible, qu’il complète et prolonge à sa façon, mais aussi de soutenir la comparaison avec les grosses machines de la porte, et d’intervenir dans le débat flottant sur les formes et l’avenir énigmatique de cette « entrée de ville ». Lorsque tout est dans l’expectative ou vacant (Baudelaire), lorsque tous les coups peuvent encore partir alentour (le cirque, un terrain vague à côté), il est prudent de ne pas entièrement sous-traiter son identité au contexte, mais d’avoir du caractère, c’est-à-dire de concentrer en soi-même (voire de thésauriser pour l’avenir) tout ce que la situation a d’intelligible aujourd’hui… et de résister au passage, en attendant qu’elles s’épuisent, à l’enfumage, la crasse et la grande ronde des bagnoles.

Flux
C’est du reste en contre-plongée, depuis le périphérique extérieur, qu’on a aujourd’hui du bâtiment le premier et plus saisissant aperçu : celui d’une falaise qui surmonterait le talus de la tranchée : bizarre ovni minéral et rugueux, poli par les retraits successifs des étages supérieurs, qui tient à la fois des HBM (une fameuse image de Doisneau en mémoire), de Patout, d’Amsterdam et de New York, mais césuré au tiers par un étage évidé : fine lame d’air et de verre qui, en distinguant deux volumes dans le monolithe, rappelle le pavillon de l’Iran de Claude Parent à la Cité universitaire, également planté au-dessus du périph, et aussi, plus génériquement, le principe du pont collectif ou de la rue intérieure, typiques de l’unité d’habitation moderne et du paquebot métropolitain. L’imagerie du « bâtiment » à la manoeuvre, négociant son accostage dans le tohu-bohu du port (ou de la porte) est d’ailleurs assez prégnante. À ceux qui, venus en métro, l’avisent depuis l’esplanade publique qui couvre aujourd’hui la tranchée, l’édifice donne clairement l’impression d’un gros navire qui, d’une pièce (étrave, proue et tourelle), viendrait de chasser sur son aire pour s’enquiller dans la porte et se ranger exactement à l’alignement du quai, ainsi transformé en rue. Le profil qu’il offre ici parle moins de l’extrusion volumétrique d’une parcelle d’angle, façon Flatiron, que d’un Exodus solide et monobloc, sculpté par les mouvements, érodé par les flux qui balayent la porte, et qui retiendrait ainsi quelque chose de sa dynamique, et de la trajectoire de ses passagers. De toute évidence, ce sont d’abord ces mouvements et ces flux, physiques, sociaux et environnementaux – depuis la rampe du périph en contrebas jusqu’aux éoliennes-radars en superstructure – qui donnent à l’édifice son profil et son identité.

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Carène
Mais à mesure qu’on s’en approche, d’autres forces, d’autres tensions, plus internes, plus telluriques, paraissent aussi travailler l’édifice de l’intérieur, dont l’effet est moins d’entamer qu’au contraire d’exposer et d’accentuer son caractère d’objet géologique. La façade sur l’avenue du Docteur-Gley présente ainsi une fracture scalaire sur les sept premiers niveaux du bâtiment, une brèche dont les parois latérales ont le même aspect de métal dense et doré que la sous-face du bloc supérieur révélée par la césure longitudinale du troisième étage : un moyen de capter et de réverbérer la lumière au bénéfice des parties plus collectives du foyer, que ces entames révèlent, mais aussi d’augmenter le poids et l’intensité du solide dans son ensemble. On pourrait s’interroger, malgré tout, sur le parti qu’ont adopté les architectes de proposer ce même calepinage de plaques de cuivre sur les parois verticales et horizontales de ces deux fractures, que l’érosion des éléments se chargera sans doute de patiner, et de distinguer. Car l’extraordinaire originalité de cet objet réside d’abord et avant tout dans son grain et sa texture, dans l’épaisseur que donne à son enveloppe rugueuse un appareillage de briques sombres (un brun tirant sur le rouge et le noir) dont les joints creux sillonnent l’édifice d’une résille de stries, mais aussi dans le renfoncement des très nombreuses baies noires et carrées qui, tels les impacts aléatoires d’une grêle cosmique, creusent encore les façades comme autant de pièges à ombre. On peut donc se demander si la logique de l’oeuvre, prolongée jusque dans les trous qui ajourent les volets métalliques noirs de ces baies, en y répliquant le motif de l’appareillage des briques, n’aurait pas voulu que les parois verticales de la fracture, plutôt que de voler l’effet de la feuille d’or du troisième étage (en révélant son calepinage, et par conséquent son placage), renforcent au contraire l’épaisseur et la rugosité de cette écorce.

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Gradient
Ce que l’aspect monolithique du bâtiment ne dit pas à ceux qui ne l’ont encore remarqué que de loin, c’est que son programme est en réalité passablement hybride. Une crèche sur l’essentiel du rez-de-chaussée, surmontée par un foyer de jeunes travailleurs (sur sept niveaux),lui-même couronné par deux étages de foyer pour migrants. Un thème (l’arrivée, l’intégration, le débarquement) et un gradient spatio-temporel : les nourrissons du quartier en bas, un sas d’entrée des jeunes dans l’économie de la métropole au-dessus (un petit ascenseur du welfare state ?, un avant-poste de la grande banlieue ?), et le radeau de la méduse des migrants tout en haut.
Ce télescopage est d’ailleurs assez contextuel, si l’on en juge par le programme des gros bâtiments voisins sur la rue Paul-Meurice : la Maison d’accueil de l’enfance adjacente, prolongée par la cuisine centrale des écoles du 20e, et côté porte, en face du multiplex, la direction générale de Pôle Emploi. Le siège de l’Armée du Salut, situé juste derrière, sur la rue des Frères-Flavien, n’apporte donc qu’une dernière touche à ce tableau des bonnes oeuvres de la providence.

Diorama
Si rien ne distingue vraiment les deux foyers, d’ailleurs administrés par le même organisme, à part cette répartition altimétrique (même entrée, même plan d’étage), la crèche, elle, strictement cantonnée au rez-de-chaussée, entre rue et jardin, bénéficie d’une entrée séparée sur la première, et de la jouissance exclusive de l’étroite bande récréative mitoyenne de l’orphelinat et de ses terrains de jeux. Entièrement vitrée à ce niveau, la façade arrière du bâtiment permet à la crèche de s’ouvrir intégralement sur cette compression de paysage et d’horizons, où un talus planté prolonge, en perspective ascendante, une surface ondulatoire et synthétique, à la plastique uniformément verte. Dans les métropoles d’une telle densité, il est difficile d’offrir aux enfants, pour l’apprentissage des premiers pas, autre chose qu’un diorama. En tout cas, le sol (et le droit du sol ?) est aux enfants, protégés des objets volants (flotsam and jetsam), par la maille d’un filet tendu, façon volière, sur les armatures d’une longue marquise.

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Porterie
Quant à l’entrée commune des foyers, elle se signale, à la proue du navire, entièrement vitrée à ce niveau, par un hall de plain-pied avec la rue, clair aquarium de boîtes aux lettres, où les reflets de la ville et de ses mouvements, dont seule la bande-son est ainsi tamisée, se diffractent et se télescopent. S’ils ne sont pas encore tout à fait « arrivés », les passagers du foyer (on ne peut en principe pas y bénéficier d’une cabine plus de deux ans) ont en tout cas déjà une adresse. Mais si l’on n’est déjà plus tout à fait dehors dans cette bulle immaculée de verre et de lumière, on n’est pas encore vraiment dedans. Comme les navires (et les monastères), les institutions de ce genre, qui font naturellement leur possible pour sublimer esthétiquement leur fonction de régulation et de contrôle, disposent d’un sas de reconnaissance, destiné à surveiller les allées et venues des résidents et visiteurs. Une vaste et élégante grille qui inverse elle aussi le motif de l’appareillage extérieur (mur / porte), et dont les panneaux centraux pivotent toute hauteur sur des gonds, sépare donc le hall de la résidence proprement dite, assistée par un bureau d’accueil dont les fonctions ne se limitent manifestement pas à l’office de concierge. Ici, le contrat de résidence et son cahier des charges impliquent sans doute un peu plus que les règles usuelles de bon voisinage, dont on devine qu’elles ne doivent pas tomber sous le sens dans un monde de « célibataires métropolitains » venus des quatre horizons.

Boussole
La mission du foyer est d’accompagner les jeunes travailleurs et les migrants dans leur intégration à l’économie et la culture, de veiller à ce qu’ils « s’en sortent », et prennent pied dans le marché sans s’éterniser dans la transition du havre. D’où les inévitables tensions entre l’ambition d’accueillir les pensionnaires le plus confortablement possible, en stimulant toutes sortes d’activités destinées à favoriser les échanges et l’interaction, et l’objectif de les aiguiller au plus vite vers le plancher des vaches des CDD et CDI du marché de l’emploi et de la société dite civile. Du reste, et en notant que les pensionnaires passent souvent par l’office adjacent, en rotule sur le hall et l’accès aux étages, pour de menus débriefings ou palabres avec les administrateurs, on remarquera que la grille du portail célèbre moins l’entrée que la sortie du foyer. Quand on ouvre cette grille vers l’intérieur, on quitte en effet l’espace lumineux du hall pour une sorte de chicane plus sombre et anonyme qui bifurque bientôt vers l’ascenseur. Sur le mur aveugle et blanc de ce goulot d’étranglement, flashé à la lumière électrique, une coupe schématique du navire explicite les circulations verticales et affiche la distribution des cabines aux différents niveaux, en localisant les espaces collectifs qui occupent la lame d’air séparant les deux blocs du monolithe. « Vous êtes ici », au pied de l’arbre mécanique (et de l’ascenseur social) qui ventile pensionnaires et visiteurs vers les étages du paquebot. Mais jusqu’ici, rien, ni dans l’approche et l’aspect extérieur du bâtiment, ni dans l’orientation de cette chicane d’espace où vous vous trouvez, ne laissait soupçonner la surprise qui vous attend à gauche, derrière le battant anodin d’une simple porte.

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Miracle
En France, avec l’obligation de moyens qui est imposée aux architectes par les normes de sécurité, on ne coupe pas aux portes coupe-feu. Ce qui a pour effet d’escamoter les escaliers, jadis si intégrés, mais particulièrement visés aujourd’hui par cette chasse à l’appel d’air, et de les dépouiller de toute espèce de gravité dans l’expérience architecturale des bâtiments. Après que l’ascenseur les ait privés de leur colonne d’air, les changeant ainsi en pénibles couloirs d’où l’on ne peut plus guère compter ni contempler visuellement son effort, la porte coupe-feu et la sécurité incendie ont donné le coup de grâce aux escaliers, en organisant leur déconnexion et leur isolation totales des paliers de l’édifice. On monte ou on descend, si l’ascenseur est en panne, mais on ne sait plus où on est, ni où on va. De la « cage », qui supposait encore une certaine volumétrie, et la sculpture d’un vide ou d’une altitude, on est passé à une « trémie » qui n’est plus que la laborieuse cousine de celle où navigue la nacelle de l’ascenseur. Mais ici, pour une fois, vous auriez tort de préférer cette dernière, pourtant ponctuelle, et rapide, à la bonne nouvelle qui vous attend derrière cette salope de porte coupe-feu. Car loin de se laisser mettre en boîte, et d’accepter le pauvre statut d’annexe qu’elle lui impose, l’escalier développe ici un petit miracle d’élévation, de plastique et de lumière qui les met toutes carrément minables, elle, et ses soeurs, avec leur oeil torve de cyclope. Une belle rampe pleine et blanche, tel un ruban souple et voluptueux, s’enroule jusqu’en haut du bâtiment en délimitant une généreuse colonne d’air dont le volume quadrangulaire, diversement éclairé par les baies, se modifie et s’affine pour correspondre aux retraits successifs des étages supérieurs. Parmi les dessins d’Exodus, il en existe un d’Elia Zenghelis représentant le Parc de l’Agression, qui, en combinant une spirale et le squelette d’un gratte-ciel tordu par des forces obscures, figure assez bien, non seulement le concept de cet escalier, mais aussi le moulage de sa colonne d’air. Plus simplement, c’est d’abord à Wright et Mendelsohn que fait penser cette sculpture : à un Guggenheim « intrapolé », compressé, fuselé, ramené aux proportions d’un escalier presque ordinaire, et aux volutes organiques du meilleur des expressionnistes (et des éclairagistes) allemands.

Lévitation
En gravissant les marches, vous vous rendez compte que cette référence à Mendelsohn, que l’on peut pousser jusqu’à Scharoun, percole, malgré les portes coupe-feu, dans votre intelligence du bâtiment tout entier, de son mouvement et de sa masse. Et lorsque vous arrivez au troisième étage, où la spirale musculeuse de l’escalier se détache et s’expose brièvement dans une cage de verre, vous comprenez que votre idée d’un monolithe sectionné, sans être évacuée pour autant, est cependant contrariée par l’idée opposée de deux masses qui, loin de travailler en compression, seraient séparées par la lame d’air, lisse et glissante, résultant d’une tension ou d’une répulsion magnétique. Du coup, vous ne percevez plus seulement l’escalier comme un forage opéré dans le corps du monolithe, mais comme un élégant vérin, une vis qui, avec sa consoeur dont vous apercevez la silhouette un peu plus loin, alignerait les deux masses, et les fixerait dans leur juste rapport.


Lilas 4bAlcôves

Les huit étages d’habitation des deux foyers, neufs, propres et bien tenus, sont clairs et sans surprise. Ils alignent tous, de part et d’autre d’un long couloir central, les cabines d’existenz minimum allouées aux passagers du navire. Sauf au neuvième, où le corridor bénéficie de quelques baies zénithales, tous ces couloirs sont éclairés aux deux extrémités, et interrompus à mi-parcours par la lumière naturelle provenant des alcôves cuivrées, entièrement vitrées sur la fracture qui fissure l’édifice côté rue, et dont certaines se prolongent par une petite terrasse plantée. Un double vertical du diorama de la crèche ? J’ai déjà évoqué la matérialisation de cette faille, qui la fait d’avantage appartenir au registre de la chair qu’à celui de l’écorce de l’édifice. Vu de l’intérieur, on ne sait plus très bien si l’on a chaud ou froid dans ces alcôves immaculées qui chérissent la possibilité d’une vie collective à chaque étage et tiennent à la fois du four, du frigidaire, et de la salle des coffres d’une banque suisse. En même temps, il faut reconnaître que ces étranges salons d’étage, donnant au nord sur un immeuble assez merdique, et affranchis de toute porte coupe-feu, diffusent une espèce d’exotisme entêtant, mi-oriental mi-universel, qui connote aussi bien le sérail, le sauna, la salle de bain mafieuse, et les cuivres de l’amirauté, entre mess et salle des machines. Rien que d’amusantes équivoques, nihil obstat.


Cabines

Quant aux logements des passagers, je me contenterai de deux ou trois observations glanées au fil des portes qui ont bien voulu s’ouvrir quand j’étais là, et que les images de Myr Muratet permettront de corroborer, ou d’affiner. Ce qui frappe d’abord, c’est l’orientation de ces cabines, entièrement cadrées par le grand hublot carré qui perce le mur toute largeur côté façade, et dont la persienne métallique dépliante, souvent tirée côté sud, permet de filtrer la lumière du jour en une constellation de lucioles. Encore une touche d’orientalisme dans ce paravent de sérail. Les passagers du navire habitent chacun un canon de lumière qu’ils peuvent tamiser à loisir. Le même dispositif de volet dépliant permet d’ailleurs d’escamoter la mince cuisine dressée contre la paroi qui sépare la chambre de la salle de bain. Parfaite économie d’espace où chaque meuble a sa place quasi fixée par l’agencement global. Seul le bureau (ou commode, ou socle télé) peut à la rigueur coulisser le long du mur opposite du coin où le lit vient naturellement s’ajuster. On peut noter une certaine inflation dans la taille des écrans dont les « jeunes travailleurs » équipent leurs cabines, mais il est réconfortant de penser qu’ils auront un peu de mal à concurrencer celle du hublot dont les architectes les ont gratifiés.

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Pont
Pour rebrousser chemin, depuis le dernier étage du navire jusqu’au pont public du troisième, j’ai choisi d’emprunter l’autre escalier qui, de même maçonnerie mais plus efflanqué que son congénère, chignole une lame plutôt qu’une colonne de vide. Dans cette sculpture de marches, de rampe et de lumière, il est plaisant de ne plus savoir très bien si on descend avec ses pieds, ses mains ou ses yeux, le contraire de l’ascenseur où l’on n’évolue la plupart du temps qu’avec son estomac (petite nausée à la descente, descente d’organes à la montée). L’ajourement soudain de cette mèche de ciment blanc dans sa cage de verre signale le palier du troisième, où l’oeil file aussitôt sur la coursive qui ceinture l’ensemble du bâtiment. À cet étage, largement évidé et rendu transparent par le principe des voiles drapeaux qui structure l’édifice, la circulation centrale swingue entre des espaces vitrés toute hauteur qui, baignant tous dans la lumière du jour, accueillent les activités de la résidence : bibliothèque, salle télé, cuisine et salle à manger collectives, salle de réunion, salle de sport, bureau de l’administration. L’or lisse du plafond cuivré, qui répond à la résine grise, minérale et presque métallique du sol de l’étage (du même ton que les parois des voiles) prend ici tout son sens, en donnant à cette feuille d’espace l’aspect fluide et nimbé d’une atmosphère glissée entre deux masses, et qui se dilate vers le townscape. Entre ces espaces collectifs et le paysage de la ville, rien, sinon cette large coursive périphérique sur laquelle ils se prolongent de plain-pied, et qui s’évase à la proue et à la poupe pour former deux vastes terrasses qui invitent aux conversations de croisière. Un panoramique « À nous deux, Paris », accéléré par la transparence continue de son bastingage de verre, et dont on remarque qu’il est exactement situé à l’étiage de plusieurs autres ponts voisins – la terrasse supérieure de la Maison de l’enfance qui flanque le navire au sud, et celle du multiplex érigé sur la dalle au nord-ouest – comme s’il l’on avait esquissé là, dans le tohu-bohu de cette porte métropolitaine, une solidarité dans le discontinu, le provisoire et l’escale, un nouvel avatar du piano nobile d’où l’on puisse agiter le mouchoir de ses pensées, et ce qu’il faudrait appeler, en paraphrasant André Corboz, la métropole à deux étages. Voire à trois… car en attendant qu’un immeuble de bureaux ne vienne se ranger à l’aplomb du périphérique, et l’escamoter d’un seul coup (à moins qu’il n’ait la courtoisie de s’évacuer lui-même à ce niveau de référence), l’oeil plonge au couchant dans la tranchée où grondent encore les petites et les grosses caisses.

Mouchoir
Lorsqu’on est accoudé au bastingage, comme à la proue d’une sorte de Titanic, les pensées voguent d’image en image. Des bribes d’une animation des Monty Python me reviennent en mémoire (Le Sens de la vie), où l’on voyait une espèce de navire en brique se métamorphoser en bâtiment, ou l’inverse… Du reste, il y a bien du Terry Gilliam, du Brazil, dans la matière, la forme et la couleur de ce bâtiment… Et puis, en balayant des yeux la couverture du périph – une idée qui attaque dans le dos – je pense aussi à Stéphane Mallarmé, qui vivait rue de Rome, à deux pas de la Place de l’Europe, jetée, elle, au-dessus des rails de Saint-Lazare, et à ce vers étrange du Tombeau d’Edgar Poe, qui évoque assez la présence structurante de ce monolithe au seuil d’une Place du Monde en gestation : « Calme bloc ici bas chu d’un désastre obscur ». ■


PAYSAGE HABITÉ

À travers notre volonté d’imaginer la ville comme un vaste milieu vivant, nous concevons des projets qui cherchent une relation harmonieuse avec le contexte et le paysage urbain.

Arcueil BD

Appréhender un projet d’architecture comme faisant partie d’un paysage, c’est se placer vis-à-vis d’un lieu, dans une perception beaucoup plus large, à l’opposé d’un bâtiment conçu comme un objet solitaire. Dans cette perspective, et surtout à partir d’une certaine échelle, un bâtiment peut s’envisager comme une géographie, c’est un paysage habité…

Cette conception induit un point de vue et une position : le bâtiment s’installe dans la ville comme une partie d’un tout. Il est pensé depuis le point de vue des usagers et des riverains dans une perspective à la fois proche et lointaine. Il fait partie d’un ensemble complexe qui intègre différents éléments du territoire : son échelle, sa formation, son histoire. Il est partie intégrante d’une sédimentation en cours.

Batignolles

L’immeuble de bureaux conçu dans le quartier des à Batignolles, à Paris 17eme se base sur une réflexion topographique à l’échelle de la ville : positionné à l’aplomb du vide créé par le faisceau des voies de la gare Saint-Lazare, il participe à l’effet de coupe géologique de cette partie de la ville. À cet endroit, Paris présente un paysage accidenté, un relief, des profondeurs et de vastes espaces vides. Cette géographie urbaine, sorte d’accident morphologique de l’anthropocène, inspire les variations volumétriques du bâtiment. Constitué d’un plan « en ruban », il offre aux rails, à la rue et au parc une façade ouverte en réponse à ce contexte de grand paysage. Ainsi, à la manière du ruban de Möbius, les espaces extérieurs et intérieurs s’entremêlent sur toutes les faces du bâtiment, offrant une fluidité d’usage et une continuité visuelle depuis les extérieurs, du rez-de-chaussée jusqu’à la toiture.

Tafanel

Tafanel BDSitué face à l’équipement culturel du Centquatre et enserré entre le jardin d’Éole et les voies de la gare de l’Est, le pôle logistique de la société Tafanel est conçu comme un paysage artificiel composé d’une grande nappe plissée formant une succession de sheds aux directions changeantes. Côté rue, une façade frontale et linéaire sur 450 mètres de longueur se pose en vis-à-vis du bâti existant. Elle se compose de verre armé auquel se superpose une peau d’aluminium anodisé. Cette stratification, dont un mur aveugle préexistant, support d’art urbain, constitue la première couche, devient un miroir changeant qui reflète la ville et les évolutions de la lumière. Côté voies SNCF, le rythme de la toiture est cadencé par les plis qui redescendent en façade, multipliant l’effet d’accélération/décélération et offrant une vision cinétique aux voyageurs.

Par sa présence géographique, le bâtiment-paysage est aussi celui qui propose une relation à son environnement de l’ordre du rayonnement : il est généré par le contexte et influe réciproquement sur lui, dans un mouvement d’interaction. Le bâtiment-paysage porte son environnement immédiat et le transforme.

Collège Moulins

Le site du collège Moulins à Lille, se trouve sur une parcelle d’angle longeant le boulevard d’Alsace et la rue d’Arras, face au métro aérien. Cette situation appelle une réflexion sur la perception de l’équipement depuis les différentes échelles de l’espace urbain.

Collège Moulins BD

Une première approche correspond à l’échelle du bâtiment perçu au loin – ses masses, ses toitures –, dans une vision plutôt furtive. Vue du métro aérien, ou des bâtiments alentour, la partie supérieure de l’ensemble est traitée comme un développement continu, jouant avec la topographie volumétrie ? de ses masses. Les éléments du programme sont clairement identifiables : le collège, la salle de sports, l’internat, la salle d’orchestre. Cette géographie est unifiée par une peau souple, en zinc prépatiné, qui épouse les formes de chaque volume tout en créant un signal urbain emblématique, pour l’équipement comme pour le quartier.

Une deuxième approche, plus locale, est celle du rapport entre le quartier et l’équipement : elle se réfère au point de vue du piéton, dont les regards se portent sur le rez-de-chaussée et sur les accès aux différents programmes. Ce premier niveau, poreux, est traité de la manière la plus transparente possible, offrant une profondeur de champ qui permet d’appréhender l’ensemble de la parcelle depuis la rue.

Collège de la Paix

Le collège de la Paix à Issy-les-Moulineaux est conçu dans une logique cherchant à donner une fonction d’usage à sa propre géographie. La cour de récréation est installée selon une diagonale programmatique reliant les espaces communs (restauration, préau, hall). Cette colonne vertébrale coupe le plan en anneau, faisant apparaître une série d’espaces extérieurs supplémentaires qui sont offerts aux collégiens. Une très grande fluidité des parcours s’instaure, permettant de cheminer librement de la cour de récréation jusque sur le toit, en passant par le CDI, le théâtre, la salle d’arts plastiques, etc. L’équipement devient un lieu d’expérimentation spatiale dans une topographie tantôt végétale, tantôt minérale. ■


SURFACE D’ÉCHANGE

À la manière de petites « géographies », certains édifices entretiennent avec le monde extérieur une relation très forte dont l’expression est révélée par leur matérialité. Leur enveloppe, envisagée comme une surface d’échange, confère au projet sa cohérence et son identité. La façade n’est alors plus considérée comme un tableau en deux dimensions mais comme une peau épousant les dynamiques et les complexités d’un bâtiment.

Ces effets émanent de l’intérieur (les usages) comme du site (le rapport à un environnement), et le matériau mis en œuvre doit pouvoir témoigner de ces relations. Son utilisation sur l’ensemble des faces d’un édifice est une solution qui nous semble souvent pertinente car elle produit une homogénéité physique, presque charnelle avec la volumétrie. Le bâtiment s’adresse ainsi à l’ensemble de son environnement, toutes ses orientations étant considérées comme principales (il n’y a pas d’avant, pas d’arrière). Cette continuité géographique est fondatrice de l’identité du projet.
Nous travaillons peu de matériaux différents sur chaque projet, car cela permet d’en accentuer les intensités. Qu’il s’agisse de brique, de béton, de métal, ou de verre, chaque matière est considérée comme signifiante et ses propriétés sont explorées dans tout leur éventail d’expressions.

Fresne BD

La brique des Lilas est tectonique, elle raconte l’émergence d’un relief urbain en relation avec l’environnement du périphérique, de la proche banlieue, des HBM. Le métal à Ivry est décliné sous toutes ses variantes, du brise-soleil vertical au métal déployé horizontal des auvents en passant par la mantille de la résidence étudiante.
Le zinc choisi pour l’équipement de Moulins, à Lille, est utilisé pour sa polyvalence et sa texture : couvrant murs, toitures et débords, il s’ajuste à tous les espaces et scande les volumes par des pliages qui soulignent les diagonales, reliant un programme à l’autre. Le rythme irrégulier des joints debout souligne, par un effet de contraste graphique le velouté des reflets de zinc aux tons brun chaud, dont la teinte fait écho aux briques rouges du quartier Lillois. Muni de cette peau sensible, le bâtiment s’organise sous la forme d’un ruban continu, disposé autour d’une cour centrale.

Groupe scolaire à Fresnes

Dans le groupe scolaire réalisé à Fresnes, l’ensemble des espaces extérieurs et des façades en rez-de-chaussée est enveloppé d’une paroi ajourée comme une dentelle animée de figures fugaces. Cette fine membrane de béton fibré délimite l’équipement et l’espace publique dans un rapport presque dématérialisé. Les vides et les pleins révèlent les cours, mais projettent également leurs ombres à travers les panneaux verriers de la salle de sport.
Cette paroi est à la fois ce qui enclot et préserve, et ce qui rend possible l’interface entre intérieur et extérieur. Ni clôture ni façade, elle exprime la relation du bâtiment à son environnement, en proposant des porosités ludiques entre la rue et les espaces de récréation. ■